Des questions sans réponses

Certains stocks s'amenuisent. A peine un mois après le début de la crise du COVID-19 en Tunisie, il faut se lever de bonne heure pour trouver dans le commerce les denrées d'usage quotidien.

Si la pénurie n’est pas d’actualité, ce sont les clichés qui prennent place : « Le monde ne sera plus jamais le même après l’épidémie du Coronavirus. » « Cette crise est une opportunité. » « C’est la fin de la mondialisation, de l'Union européenne, du multilatéralisme et de la confiance dans l'État. »

Cela peut être, ou ne pas être vrai. Il est manifestement intéressant voire nécessaire de se pencher sur ces hypothèses. Mais ce qui préoccupe vraiment la population tunisienne aujourd’hui, ce sont des questionnements précis auxquels il faudrait répondre urgemment.

Malheureusement, vu l’ampleur de la perturbation sociétale, ces questionnements ressemblent plutôt à des questions rhétoriques auxquelles personne n’a vraiment de réponse.

Comment la situation peut-elle tenir ? Les difficultés semblent insurmontables.

Voilà déjà plus de trois semaines que les écoles et les jardins d'enfants sont fermés, tout comme d’ailleurs une grande partie de l'économie tunisienne. Certains employeurs dotés d'équipements modernes sont passés au télétravail, d’autres ont simplement fermé leurs portes, certains ont licencié leurs employés. Seuls les employés des secteurs définis comme vitaux sont autorisés à quitter leur zone résidentielle pour se rendre sur leur lieu de travail.

Dans les supermarchés, il y a un manque de farine, de pâtes et de produits de nettoyage notamment. Les cafés et les restaurants, qui sont normalement au cœur de la vie sociale des Tunisiens, sont fermés. L'insécurité du citoyen est tangible, mais presque routinière. Fort heureusement, les réactions de panique ou les troubles majeurs n’ont pas eu lieu. Toutefois, la situation reste instable.

En effet seulement dix jours après le début du confinement décrété par le gouvernement, des centaines de personnes ont manifesté dans les quartiers pauvres de Tunis : "nous préférons mourir du Coronavirus que de faim", pouvait-on lire sur leurs pancartes.

Aujourd’hui, deux réalités sont irréconciliables en Tunisie. D'une part, 50% de la population travaillant dans le secteur informel, n'ont aucune épargne et chaque jour de confinement met leur existence en danger, et d'autre part, le système de santé est inapte à répondre à l’afflux grandissant de malades vu le nombre réduit de lits dans les unités de soins intensifs. En temps normal, il est à peine capable de répondre aux besoins de la population. Le maintien du système de santé public est inconciliable avec la réponse aux besoins immédiats des populations vivant dans la précarité. Ainsi, dans les pays en développement et émergents, la gestion de la pandémie est apparue comme un élément insoluble de la question sociale.

Comment l'État doit-il réagir face à cette situation ?

Le nouveau gouvernement du social-démocrate Elyes Fakhfakh doit continuer à gérer du pays durant cette crise, en acceptant cette contradiction. Nous sommes encore loin de pouvoir envisager des solutions.

Le chef du gouvernement avait dès le départ réagi de manière beaucoup plus décisive que les gouvernements européens. Bien qu'il n'y avait alorsqu'une vingtaine de cas de COVID-19 confirmés en Tunisie, le premier ministre avait anticipé dès le 13 mars que la majorité des vols avec l'Europe seraient réduits au strict nécessaire.

Un dernier vol en provenance de l’Allemagne a été effectué le 17 mars. A partir de cette date, l'espace aérien a été fermé, ainsi que les frontières avec l'Algérie et la Libye. Le temps de travail dans la fonction publique a été réparti en deux shifts de 5 heures pour éviter la présence simultanée de nombreuses personnes dans les bureaux. Le confinement général appuyé par un couvre-feu de 18h à 6h du matin a pris effet le 22 mars et s'appliquera au minimum jusqu'au 19 avril. Cependant, il est clair pour tout le monde qu’un retour à une journée ordinaire de travail ne sera pas d’actualité dans les prochains temps.

Afin de répondre à la crise sanitaire et à une économie en grande difficulté, une aide a été promise à la Tunisie. Localement, les premières aides urgentes aux familles les plus démunies ont été octroyées. On peut toutefois se demander si l'État tunisien, compte tenu de son endettement élevé, sera en mesure de maintenir ces mesures sur une longue durée. Les négociations entamées avec le Fonds Monétaire International sur un nouveau programme d'aide devront en tout cas être menées sur d’autres bases. Le prêt d'urgence d’un montant de 680 millions d'euros accordé récemment de manière rapide et sans formalités permet d'espérer que le FMI a saisi que l’heure n’était pas à la négociation des ajustements structurels.

Comment un État en pleine crise économique bien avant la pandémie - chômage de masse et dette nationale croissante - serait-il capable de financer sa reconstruction ?

La situation s’est d’autant plus aggravée pour la Tunisie de par son emplacement géographique. La région est fragile, et la Tunisie est face à la problématique du traitement à accorder à ses deux voisins terrestres.

Dans l'Est de la Libye, où l'ordre public s’est effondré après de nombreuses années de guerre civile, le fait qu'il n'y ait pratiquement pas de cas COVID-19 confirmés est uniquement dû à l’absence de tests. C'est donc une situation particulièrement délicate pour les personnes fuyant les zones de conflit vers la Tunisie.

Il est encore plus difficile de traiter avec le grand voisin algérien qui est non seulement son plus important partenaire politique et militaire dans la région, mais aussi son plus grand pourvoyeur de touristes. En effet, parmi les 10 millions de touristes qui ont visité la Tunisie en 2019, les touristes algériens arrivent en tête. Si cette frontière devait rester fermée de manière prolongée, elle menacerait la survie de 20 % de la population tunisienne impliquée directement ou indirectement dans le secteur du tourisme.

Le tourisme et les mesures de confinement sont deux réalités incompatibles. Comment sortir de ce dilemme ?

Enfin, la question est de comprendre comment une société arrivera à trouver les solutions idoines quant au rapport des uns envers les autres, surtout lorsqu'un virus brise toutes les règles et habitudes. La société tunisienne, si ouverte à l’altérité, amicale et éclairée, surtout comparativement aux autres pays de la région, est ébranlée dans son image de soi. Alors que dans les premiers jours de mars, ce sont principalement les étrangers qui étaient observés de manière suspecte, aujourd’hui tout le monde est potentiellement un danger et porteur du virus, même au sein de sa propre famille.

Comment une telle société peut-elle trouver sa voie si tout ce qui faisait partie de la vie quotidienne jusqu'à présent est interdit ?

Personne ne peut répondre sérieusement à toutes ces interrogations. Il ne reste pas grand-chose à part l'espoir – ce qui sonne comme une banalité. Mais certains éléments permettront peut-être à la Tunisie de faire face à la pandémie et à ses conséquences beaucoup mieux que d'autres pays de la région comme son degré élevé d’homogénéité. Les différences entre les riches et les pauvres sont moins importantes, et la classe moyenne est prépondérante. La solidarité fait partie intégrante de la conduite sociale des Tunisiens. Enfin on peut avoir confiance en l'État démocratique tunisien, contrairement à beaucoup d’autres pays, pour ne pas cacher la réalité à ses citoyens et pour engager un dialogue sérieux avec eux sur l’issue à trouver à cette crise.

C'est une raison de garder espoir. C'est tout ce qui reste pour l'instant.

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Henrik Meyer, Représentant Résident de la Friedrich Ebert Stiftung en Tunisie

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