Être "Noir" dans l'Afrique du Nord et le Moyen-Orient

C'est devenu un truisme dans la culture arabe que le terme «noir», lorsqu'il fait référence à des personnes à la peau plus foncée que les Arabes méditerranéens au teint olive, soit considéré comme une déclaration politiquement incorrecte que l'on remplace par la version plus politiquement correcte et aseptisée de «asmar» en arabe (et son équivalent turc «esmer»).

Illustration par Yara Hindawi

Eh bien, si l'on prend en compte les connotations culturelles et sociales de l'usage du terme «Noir» pour décrire les personnes d’ascendance africaine dans le monde arabe, on sait qu'il ne s'agit pas ici d'un euphémisme historique. À l'heure où l'actualité du mouvement Black Lives Matter fait le tour du monde, les Arabes se trouvent à la fois perplexes et incapables de s'engager dans cette condamnation mondiale du racisme anti-noir. Récemment, sur Twitter, Arab Lives Matter faisait principalement référence aux terribles épreuves des Palestiniens, éclipsant à nouveau la difficile condition d'être noir et arabe.

Identités noires multiples

Comment les Afro-Palestiniens (et par extension les Afro-Arabes en Israël), les Afro-Irakiens, les Afro-Libanais, les Afro-Turcs, les Afro-Jordaniens, les Afro-Koweïtiens, les Afro-Saoudiens, les Afro-Turcs-Chypriotes, les Afro-Iraniens et toutes les identités à trait d'union de l'Afrique du Nord, des Nubiens en Egypte aux Toubous, Touaregs Noirs et Tawerghis en Libye, en passant par les Haratins en Mauritanie réinventent et se réapproprient leurs identités ?

Il faut admettre que la chute de l'Empire ottoman au début du XXe siècle et la résurgence du nationalisme dans les pays arabes durant les années 1950 et 1960 ont été un catalyseur de l'éclipse et de l'invisibilisation des minorités noires dans la région. La catégorie «Arabe noir» sonne, en effet, comme une hérésie au regard de la notion politique unificatrice d'arabité, qui vise à effacer les différences raciales et ethniques au nom d'une identité imaginaire homogénéisée, qui contraste fortement avec toute tentative de résurgence des sociétés arabes cosmopolites de la période ottomane.

L'éléphant dans la pièce et l'héritage non résolu de l'esclavage

Les membres des communautés noires de l'Afrique du Nord et du Moyen-Orient n'avaient pas à attendre la mort de George Floyd pour devenir plus visibles ou, du moins, pour être considérés comme citoyens à part entière dans leurs pays respectifs. Beaucoup d’entre eux continuent d’être traités comme des citoyens de seconde zone si ce n'est comme des «assujettis ou des personnes sous la servitude», à l'instar des Haratins en Mauritanie. Les répercussions mondiales de la mort de Floyd ont fait remonter à la surface la boue tapie sous les eaux stagnantes des tabous sociaux et historiques sur l'esclavage, la marginalisation et la discrimination des Noirs, qu'ils soient des anciens esclaves ou des populations autochtones. Ce sont ces mêmes tabous qui rendent quasiment impossible la quantification de la présence noire en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, et ce pour diverses raisons, principalement politiques, mais aussi sociales et économiques. Cette minorité phénotypiquement visible doit être maintenue dans l'obscurité et invisible dans l'espace public, l'éducation, la politique et les sphères économique et sociale de leurs pays.

En Tunisie, il est quasiment impossible d'obtenir un chiffre officiel de l'Institut national des statistiques du nombre de Tunisiens noirs aujourd'hui. Cette occultation délibérée de la part de l'État remonte aux premiers jours de la mise en place de l'État tunisien moderne où le modèle bourguibiste d'homogénéisation raciale, ethnique et culturelle faisait partie intégrante de son projet de tunisification du pays nouvellement indépendant. Dès lors, les statistiques raciales ont été interdites sous prétexte que cela provoque de la discorde et de la division dans l'image harmonieuse de la Tunisie (telle que commercialisée à l'étranger par les régimes de Bourguiba et plus tard de Ben Ali, comme un moyen de montrer à l'Occident que le régime tunisien était capable de maîtriser toute forme de dissidence, qu'elle soit politique ou religieuse).

La société civile tunisienne estime que les Tunisiens noirs représentent 10 à 15% de l'ensemble de la population. Ces derniers restent quasiment invisibles dans toutes les positions de pouvoir, contrairement aux Afro-Américains qui représentent environ 13% de la population mais qui, depuis l'abolition de l'esclavage en 1865, ont formé un puissant lobby politique, social, économique et académique pour autonomiser leur communauté. Cela témoigne de l'échec de la Tunisie en la matière, malgré l'abolition de l'esclavage deux décennies plus tôt. Il y a un racisme et une discrimination systémiques contre les Tunisiens noirs en particulier, ainsi que dans le reste de l'Afrique du Nord. Tous ces pays partagent la même histoire non résolue de l'esclavage qui a traversé les siècles depuis le Moyen Âge jusqu'à aujourd'hui pour la Mauritanie où l'esclavage a été officiellement aboli en 2007.

En Libye voisine, les choses sont beaucoup plus complexes en ce qui concerne les relations raciales, et cela est antérieur au conflit persistant qui a mis fin au règne de Kadhafi. On estime que Libyens noirs représentent un tiers environ de la population. Contrairement à leurs voisins tunisiens, ils ne sont pas homogènes (étant principalement descendants d'esclaves d'Afrique subsaharienne) et sont ethniquement différents des descendants d'esclaves d'Afrique de l'Ouest dont les ancêtres ont été amenés à travers le désert du Sahara aux différentes villes du Fezzan au sud, de la Tripolitaine à l'ouest et de la Cyrénaïque à l'est. La ville de Tawergha, située entre les villes de Syrte et Misrata, est la seule ville à majorité noire sur la côte.

Le sort tragique de Tawergha a été lié au conflit avec la ville voisine de Misrata en 2011. Le fait que Tawergha se soit rangée du côté du régime de Kadhafi a conduit à des actes de vengeance de la part des forces anti-Kadhafi de Misrata et au déplacement forcé de la population. L'une des raisons de cette hostilité envers les Tawerghis de la part de leurs voisins de Misrata était le racisme anti-noir de ces derniers à leur encontre. Toutefois, ce n'est là que la partie émergée de l'iceberg d'un âpre conflit, à savoir de décennies d'animosité entre Libyens noirs de la petite ville de Tawergha, longtemps sous-développée mais qui a trouvé le soutien de Kadhafi à travers sa rhétorique afro-centrique d'autonomisation des noirs en Libye, et la ville de Misrata, qui a connu la migration des populations ottomanes aux XVIIIe et XIXe siècles, grâce à laquelle elle était était devenue un centre commercial dans la sud de la Méditerranée, et qui s'est opposée à toute tentative d'assimilation de la part du régime de Kadhafi.

Les Libyens noirs de la minorité Toubou vivent depuis des milliers d'années dans la province méridionale du Fezzan, avoisinant la civilisation ancestrale de Germa (et son origine berbère) qui tient toujours et que l'on peut voir dans le Tadrat Acacus près de la frontière algérienne. Dans la même région, au cœur du désert du Sahara, vit le peuple ancestral des Touaregs qui a habité le plus grand désert du monde pendant les dix derniers millénaires et qui est assez diversifié ethniquement parlant, avec une minorité à la peau foncée que l'on retrouve dans la ville de Ghadamès à la frontière du triangle avec l'Algérie et la Tunisie. Ces mêmes Touaregs étaient des intermédiaires actifs entre les Arabes et les Européens dans le commerce des Africains noirs dans l'actuelle région du Sahel et dont les points de transit étaient les villes de Mourzouq, Ghat et Ghadamès en Libye.

En Égypte, la population indigène nubienne de Haute-Égypte a été à la fois victime de racisme en raison de sa teinte de peau, mais aussi de discrimination et de marginalisation de son patrimoine culturel, dont la colonne vertébrale est la langue nubienne qui est considérée comme une langue en danger, compte tenu des politiques répressives du nationalisme arabe de l'ancien président Gamal Abdel Nasser. Ce dernier a largement influencé Kadhafi concernant la mise en place de sa Jamahiriyya arabe socialiste et l'application d'une féroce politique d'arabisation parmi la population noire Toubou et les groupes minoritaires touaregs et amazigh, et ce depuis son arrivée au pouvoir en 1969 jusqu'à sa chute en 2011.

L'héritage ottoman de l'esclavage est visible dans la Turquie de nos jours avec la communauté afro-turque qui compte quelques milliers d'individus. Ces derniers étaient invisibles dans l'espace public jusqu'à la création, en 2006, de la Société de la culture et de la solidarité des Africains par Mustafa Olpak - un descendant d'esclaves kényans amenés en Crète - qui a forgé le terme afro-turc. Avant cette date, les Noirs en Turquie étaient appelés « Arap » (« arabe » en turc - un mot qui est encore utilisé en argot pour désigner les Noirs). Le vieux terme de « Zenci » est quant à lui devenu suranné en raison de sa connotation raciste qui remonte à l'esclavage (le terme vient de Zanzibar dans l'actuelle Tanzanie, où de nombreuses personnes ont été expédiées comme esclaves vers la péninsule arabique et le reste de l'Empire ottoman, y compris l'Anatolie). Après 2006, de nombreux Turcs noirs ont commencé à embrasser leur identité africaine dans le cadre de leur identité turque.

Réconciliation ou adaptation sociale

De nombreux Noirs revendiquent aujourd'hui leur négrité en Afrique du Nord et leur africanité au Moyen-Orient comme un marqueur important de leur identité complexe et espèrent plus de visibilité dans une société blanche. Cet effort reste toutefois difficile, étant donné que beaucoup sont encore aux prises avec la stigmatisation et le racisme anti-noir, le colorisme et la discrimination en raison de leur statut social et économique comme appartenant encore à la couche inférieure de la société. Certains essaient de s'adapter à leur environnement de population homogénéisée, rejetant ainsi leur négrité pour s'intégrer dans la société arabe. Mais beaucoup embrassent leur différence en tant que noirs ou d'origine africaine et tentent de se réconcilier avec leur société blanche. La montée d'Obama en tant que premier président noir des États-Unis en 2009, les événements ultérieurs du printemps arabe avec le vent du changement offrant une plate-forme démocratique aux groupes minoritaires pour s'exprimer et le récent mouvement Black Lives Matter ont donné aux minorités noires de l'Afrique du Nord et du Moyen-Orient un nouvel élan pour afficher leur identité noire et arabe, berbère ou moyen-orientale. Il faudra un certain temps pour que ces groupes parviennent à construire des organisations de travail de terrain qui tâcheront d'éliminer, de la culture populaire de leurs sociétés, la stigmatisation des Noirs en tant qu'anciens esclaves ou travailleurs domestiques (comme dans le cas des pays du Golfe et du Liban en particulier) et de les autonomiser comme futurs acteurs du changement dans leurs pays.

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